Pour sauver la planète, sauvons les paysans !
Aujourd'hui les revenus des
agriculteurs français sont en chute libre. Beaucoup d'entre eux, éleveurs,
producteurs de lait ou de fruits et légumes, se trouvent dans une situation
désespérée : endettés, parvenant à peine à se rémunérer.
Ceux qui ne renoncent pas travaillent avec le
sentiment d'avoir été grugés.
Pendant des années, on leur a demandé d'investir, de
respecter un cahier des charges de plus en plus contraignant. Ils l'ont fait. Et
ils se retrouvent assommés sous les contraintes, la paperasserie, les contrôles,
étranglés par la grande distribution. De véritables soutiers.
Leur rôle était, pensait-il, de nourrir la France,
d'assurer son rayonnement à l'étranger, par des produits de qualité, prestigieux
et enviés partout dans le monde. Pendant des décennies, la France a respecté le
pacte conclu envers ses paysans : produisez, soyez performants, assurez notre
richesse et nos exportations, et en retour, nous vous soutiendrons, nous vous
protégerons. Car nous avons besoin de vous.
Et voilà qu'après avoir été les sauveurs de la
nation, les paysans se voient aujourd'hui accusés d'en être les fossoyeurs :
vous coûtez trop cher, vous polluez, vous nous empoisonnez avec vos produits
industriels et votre agriculture productiviste, vous saccagez la nature, vous
empoisonnez les eaux, tel est le discours ambiant à leur sujet. On les regarde
avec défiance. Plus grave encore, il semble que leur mort sociale soit
programmée : seuls resteront les plus habiles et les plus
performants.
Pourtant, et il est urgent d'en prendre conscience
rapidement, surtout après l'échec de Copenhague, le monde agricole est le garant
d'un véritable développement durable.
D'abord, et c'est le plus évident, parce qu'il
produit la nourriture que nous consommons, une nourriture à la fois plus
diversifiée et plus saine que jamais. On oublie trop souvent la monotonie des
régimes alimentaires passés, le nombre de maladies liées à l'alimentation. Si
l'espérance de vie des Français et leur taille se sont tant accrues en cinquante
ans, ce n'est pas seulement grâce à l'hygiène et à la médecine : c'est d'abord
par la qualité de leurs produits alimentaires.
A l'heure où il faudra doubler la production
alimentaire mondiale d'ici un demi-siècle pour répondre aux défis de la
croissance démographique et urbaine, nous avons besoin d'une agriculture
nourricière, variée, efficace, mais aussi d'une agriculture qui soit
écologiquement intensive.
Les paysans aujourd'hui sont pleinement conscients de
la nécessité de mettre en oeuvre des techniques agricoles qui concilient respect
de l'environnement et performance. La consommation d'engrais a été divisée par
dix en dix ans. Des bandes enherbées longent les cours d'eau. Après avoir
produit beaucoup parce que l'Europe avait faim et dépendait de l'extérieur pour
se nourrir, leur préoccupation est aujourd'hui d'identifier, sur tous les
territoires, les meilleurs moyens de répondre à la demande tout en préservant
l'avenir. Et leur santé, car eux-mêmes ont payé un lourd tribut au
productivisme. Il faut être attentif à leurs efforts et les encourager, au lieu
de les mettre en accusation.
Pourquoi ? Parce que cette nature que les citadins
aiment tant est le produit de sociétés paysannes, qui ont entretenu les chemins,
ouvert les espaces inaccessibles, débroussaillé, planté, sélectionné. Les
espaces verts sont d'abord des espaces agricoles. Pas un paysage en France qui
n'ait été façonné par des paysans. Livrez la nature à elle-même : vous n'y
mettrez plus les pieds ! Ronces, taillis, genêts, orties envahissent tout. La
diversité et la beauté de la France, notre pays les doit à des siècles de
tradition agraire. Il faut désormais réconcilier les citadins et les paysans. Et
plus encore les néoruraux et les paysans, car les premiers ne comprennent pas
les contraintes des seconds... et, parfois aussi, les seconds manifestent de
façon trop perceptible leur hostilité aux premiers !
Mais ce n'est pas tout. Si l'agriculture détient les
clés du développement durable, c'est aussi parce qu'elle produit des ressources
renouvelables dont les usages sont innombrables, dans tous les domaines.
Aujourd'hui, seule une petite quantité du blé sert à faire du pain. Et il existe
plus de 1 500 utilisations pour un épi de maïs ! Qu'il s'agisse des emballages,
des colles, des carburants, la demande et les débouchés sont infinis pour
l'agriculture et permettent de remplacer les énergies fossiles.
Terminons par ce qui préoccupe le plus la communauté
internationale : les gaz à effet de serre. Nous dépensons des sommes
considérables pour limiter nos rejets d'oxyde de carbone, lorgnons vers les
forêts tropicales comme si elles seules pouvaient sauver la planète. Sait-on
que, dans le calcul de l'empreinte écologique, un champ cultivé séquestre plus
de CO2 qu'une forêt ? Et une prairie autant ? Il ne s'agit évidemment
pas de défricher toutes les forêts pour les mettre en culture - leur superficie
ne cesse de toute façon de progresser en France. Il s'agit de comprendre que les
paysans, dès lors qu'ils mettent en oeuvre des pratiques durables, sont aussi
pour nous les meilleurs garants de la lutte contre le changement
climatique.
Que se passera-t-il si nous décourageons nos
agriculteurs ? S'ils quittent les campagnes les uns après les autres ? Vers
quelle société nous acheminons-nous, alors que l'équivalent d'un département de
bonnes terres est déjà perdu tous les dix ans par l'extension de l'habitat et
des réseaux ? Nous faudra-t-il demain compter sur les Chinois, les Argentins et
les Camerounais pour nous nourrir ?
Nous devons abandonner notre vision fausse et
passéiste d'une nature qui existerait indépendamment de l'homme et faire enfin
confiance à ceux qui la connaissent, l'aménagent et en tirent le meilleur. Pour
notre plus grand plaisir : les paysages. Notre santé : la nourriture. Mais aussi
notre salut : un développement durable aussi soucieux de la planète que de ceux
qui l'habitent passe d'abord et avant tout par le respect de nos paysans.
Sylvie Brunel, géographe,
ancienne présidente d'Action contre la faim, professeur des universités à
Paris-Sorbonne, directrice du master professionnel mondialisation et
développement durable.
Article extrait du journal Le Monde, datant du 9
février 2010