"Plaidoyer pour un monde qui disparait "
Oubliez la nostalgie du terroir et
les clichés de clochers. Les campagnes qui agonisent mettent notre futur en
péril bien plus que notre passé.
Du temps de mon enfance, la vie
paysanne tournait encore en boucle autour du clocher, où, à l'heure de la
traite, les troupeaux se croisaient. On vivait de peu en scrutant les nuages
pour présumer un gel ou une sécheresse ; l'économie était quasi autarcique, et
déjà s'imposait aux jeunes la fatalité de l'exode. Mais, enfin, il y avait des
gosses sous le préau de l'école, des échoppes sur la place, de la volaille
autour des maisons où s'affairaient les veuves en noir de 14-18. On tuait le
cochon à Noël et, l'été, on allait seconder le voisin le jour de la batteuse, à
charge de revanche. Les us immémoriaux de la ruralité se pérennisaient peu ou
prou, on ne voyait pas venir son agonie.
Choyé par les élus parce qu'il pesait
encore dans les urnes, le paysan avait au coeur l'amour de ses arpents et la
fierté de les avoir civilisés. Son image, chez les citadins, était
condescendante sur les bords, mais empreinte d'affection. Les Français aimaient
leurs paysans, ça les rassurait de savoir que là-bas, sur les terroirs de leurs
ancêtres, une certaine permanence était entretenue. Les trente Glorieuses ont
défilé, les tracteurs sont arrivés dans les champs, la télé près de
l'âtre.
La politique agricole commune (PAC) a
financé une métamorphose impulsée par de Gaulle afin d'assurer l'autosuffisance
alimentaire en France et d'en faire une exportatrice agroalimentaire. Dont acte.
Les agriculteurs d'aujourd'hui ne se reconnaissent pas dans les clichés sépia
qui ont fait la fortune des romanciers "du terroir", nostalgie oblige. Ils se
sont formés, mécanisés, organisés, endettés. Ils sont devenus des entrepreneurs,
agrandissant leur exploitation, améliorant leur productivité. Ils triment sept
jours sur sept, sans prendre de vacances, pour la finalité cruciale qui leur est
assignée : nourrir l'humanité -car, on oublie ce détail, un milliard d'êtres
humains ne mangent pas à leur faim. L'extravagance des cours (souvent inférieurs
aux prix de revient) et l'incohérence des politiques (communautaires ou
nationales) les ont acculés à des acrobaties humiliantes : tantôt il fallait
planter, tantôt arracher, et toujours se soumettre à des réglementations
courtelinesques. Mission accomplie : une prouesse historique, dont nul ne leur
sait gré. J'étais récemment au Japon, où les Français passent pour des rigolos
(euphémisme). Seule notre agriculture échappe à leur sarcasme ; les Japonais
envient sa puissance, estimant à juste titre que l'autosuffisance alimentaire
est un atout géopolitique maître.
La vie rurale que j'ai connue a
certes du plomb dans l'aile. Le nombre d'exploitation a diminué, comme la
population et le prêtre du cru y enterre plus souvent qu'il ne baptise. Mais les
bourgs sont plus avenants et mieux équipés que jadis, et les campagnes alentour
régalent les âmes bucoliques : cette grâce insigne, on la doit aux paysans de la
nouvelle génération. Sans eux, l'espace français ne serait qu'un désert
broussailleux coupé d'autoroutes et parsemé de clochers en ruine. Sans eux, on
ne pourrait plus vivre dans ce village où rien ne manque à mon bonheur. Je les
vois oeuvrer de l'aube au crépuscule, ils ont épousé leur époque sans renier les
vertus ancestrales, et bien qu'ils ne roulent vraiment pas sur l'or, ils sont
fiers d'être paysans. Plus exactement, ils le seraient s'ils ne percevaient le
dédain des citadins, voire de l'animosité.
On leur reproche de percevoir des
subventions. Soit. Mais sait-on qu'un broutard se vend moins cher qu'il y a
trente ans, alors que les coûts de production ont au moins quintuplé, sans
compter les investissements exigibles pour satisfaire à des normes bruxelloises
parfois délirantes ? Les subventions, qui les astreignent à des tâches
bureaucratiques aussi pesantes que stériles, ils préfèreraient s'en passer,
l'assistanat n'étant pas leur culture. Impossible dans un contexte de marchés
erratiques, où les Américains font la loi, et qui cumule les tares du
libéralisme le plus anarchique et protectionnisme le plus éhonté. L'agriculture
n'est pas l'industrie : tant qu'on n'aura pas régulé les prix à l'échelle
mondiale, les balises de la PAC seront un moindre mal. Si cette régulation se
fait trop attendre, les ruraux des pays pauvres iront végéter dans les
bidonvilles et les masses crèveront de faim, leur "demande" n'étant pas
solvable. On peut imaginer les flux migratoires qui résulteront de ce scandale
moral.
Quand aux nuisances des engrais sur
notre environnement, elles sont infiniment moindres que les pollutions
industrielles ou domestiques. On incite nos paysans à faire du bio labellisé,
mode écologique oblige. Des jeunes s'y mettent, par conviction. Mais, eu égard à
l'impérieuse nécessité d'augmenter à brève échéance la production agricole
mondiale, le bio restera marginal, sauf à affamer la planète. D'où l'absurdité
du militantisme anti-OGM, qui fait le jeu des Américains, notamment du semencier
Monsanto. Partout dans le monde, les agriculteurs usent d'OGM avec l'aval de
leurs pouvoirs publics. Sauf chez nous, où les recherches sur le terrain sont
interdites par des autorités publiques que des lobbies terrorisent. De sorte que
par l'effet d'un curieux paradoxe, les ayatollahs "rouge-vert" anti-OGM sont des
agents zélés de l'impérialisme yankee. Ce qu'on n'ignore pas à la
Maison-Blanche.
Le rôle salvateur des
paysans
Le culte paganiste rendu à la déesse
Nature par des bobos inconséquents entretient un millénarisme dont nos paysans
font les frais dans l'opinion. Comme s'ils n'étaient pas les meilleurs
protecteurs de notre environnement. Les seuls à vrai dire, quoiqu'en pensent les
"rurbains" dont les lotissements sont économiquement coûteux et dommageables sur
le plan écologique, pour ne rien dire de l'esthétique. Or, eux, les médias les
épargnent. On demande aux agriculteurs de pourvoir l'humanité en nourriture et
de jardiner nos paysages ; ils y parviennent et, pour comble de mépris, telle
bureaucrate de la CE leur a suggéré récemment... de se doter d'un second métier
pour survivre. Au train où vont les négociations sur l'avenir de la PAC, les
plus modestes, qui sont les plus nombreux, risquent de gagner moins qu'un Smic.
A terme, la France paierait très cher la ruine de son agriculture programmée
dans certains cénacles.
Outre que s'éteindraient à tout
jamais les feux de notre mémoire, et que sonneraient les glas définitifs de
notre ambition nationale, nous serions en état précaire de survie dans une
jachère innommable. Les paysans savent cela, ça accroît leur amertume. Ils
connaissent l'énormité des enjeux, ils ont le sentiment d'être les jouets d'une
farce sinistre. Personne ne les défend, car ils sont désormais électoralement
négligeables, leur solitude tourne au désarroi, parfois au désespoir. Puissent
nos "élites" prendre conscience de leur rôle, il est majeur, il peut être
salvateur ! Puissent les écolos chercher ailleurs de quoi rémunérer leurs
fantasmes !
Denis
Tillinac
Article paru dans la
revue Marianne du 13 février 2010